Photographies : © TLAgency
Le Congrès Passibat’ a une règle simple, rappelée chaque année par La Maison du Passif : toutes les interventions sont gratuites et bénévoles. Aucun intervenant n’est rémunéré pour monter sur scène. Ce choix garantit un contenu indépendant, sincère et exigeant porté par des professionnels qui viennent partager un savoir parce qu’ils ont quelque chose à dire, pas un produit à vendre.
L’édition 2026, ouverte par Franck Janin, président de La Maison du Passif, a tenu cette promesse pendant près de 7h de contenu, structurées autour du thème : « Le Passif au service des territoires ».
Les arbitrages de certification, vus de l'intérieur
Paul-Louis Sadoul (Solares Bauen) a ouvert le bal à 10h avec une conférence pour experts sur les arbitrages récents de certification, un compte rendu du groupe technique des adhérents de la Maison du Passif, ce cercle bénévole qui se réunit chaque mois pour trancher des questions techniques pointues.
Quatre sujets ont été abordés. La cohabitation entre les versions PHPP 9 et PHPP 10, d’abord le Passivhaus Institut a tranché en février 2026 : chaque référentiel s’applique strictement à la version de calcul correspondante, toute dérogation devant remonter jusqu’au PHI. L’exemption d’isolation de dalle inférieure en rénovation, ensuite, un sujet technique mais concret pour tous les projets EnerPHit sur terre-plein, où l’isolation sous chape peut imposer de réhausser des linteaux de porte entiers. Le calcul du coefficient de réduction de température des chaufferies non chauffées, qui s’avère souvent trop pessimiste l’hiver. Et enfin, les projets pilotes hors référentiel — data centers, cuisines collectives, piscines — qui nécessitent une instruction directe du PHI, avec les délais que cela implique.
Une conférence aride sur le papier, mais qui dit quelque chose d’essentiel : le standard passif n’est pas figé. Il s’ajuste, se précise, se discute collectivement.
Quand le standard sort du logement
Marie Grundisch Beutin (EODD Ingénieurs Conseils) a pris la suite avec une conférence qui a marqué la salle : comment certifier passif des bâtiments pour lesquels le référentiel n’a, à l’origine, pas été pensé.
Quatre projets l’illustrent. L’EHPAD de Marcq-en-Barœul, 118 lits en triple labellisation Passivhaus / NF Habitat HQE / BEPOS Effinergie, où la blanchisserie et les cuisines représentent à elles seules 55 % des consommations, la dérogation porte précisément là-dessus. Le CFA de Tours Nord, où la dérogation concerne les consignes de température et les consommations de cuisine pédagogique, 15 fois supérieures à la normale mais liées à 90 % aux process, le projet mise sur une structure bois-béton et une isolation en paille hachée. L’équipement dédié aux cultures urbaines de Rouen, qui réhabilite un centre aquatique abandonné depuis 1991, avec des consignes adaptées à des usages sportifs de compétition. Et la piscine passive de Fourmies, projet pilote mené avec la Maison Passive et le PHI. La première piscine passive de France, où une piscine consomme dix fois plus qu’un bâtiment passif standard, mais où la mutualisation des besoins de froid de déshumidification et de chaud ouvre des perspectives de récupération d’énergie significatives.
Le message de fond : déroger n’est pas renoncer à l’exigence. C’est l’appliquer avec intelligence à des usages que le référentiel original n’avait pas anticipés. « Le passif au service des territoires, c’est encourager la mixité urbaine, des usages » — la formule de Marie Grundisch Beutin résume bien l’esprit de l’édition.
Douze ans entre deux immeubles, dans les Vosges
C’est sans doute l’intervention la plus marquante du Congrès. Antoine Pagnoux (ASP Architecture) et Vincent Pierré (Terranergie) ont raconté deux résidences sociales, à moins de 300 mètres l’une de l’autre, construites pour le même bailleur — le Toit Vosgien — avec un peu plus de dix ans d’écart.
La résidence Jules Ferry, achevée en janvier 2014 à Saint-Dié-des-Vosges : 8 niveaux, structure et isolation intégralement biosourcées (bois et paille agricole), labellisée Passivhaus, 26 logements. Le principe constructif tient en quelques lignes : réduction maximale des besoins par bioclimatisme et compacité, enveloppe étanche à l’air (n50 = 0,3), système énergétique simple basé sur la récupération de calories, ventilation double flux à rotor certifié 85 % PHI, récupération de chaleur sur eaux grises. Plus de dix ans après, les performances ne se démentent pas : 15 € par mois et par logement de charges énergétiques (chauffage, eau chaude, VMC, entretien).
La résidence Carnot, livrée en mars 2026 : 11 niveaux cette fois, même philosophie mais douze ans d’expérience en plus. 40 % de bois en moins grâce à un travail d’optimisation structurelle poussé, paille hachée insufflée en atelier plutôt qu’en bottes — ce qui permet l’usage de bois locaux —, géothermie intégrée directement dans les fondations. La réputation du bailleur et l’emplacement ont fait le reste : la liste d’attente a dû être arrêtée à 200 candidatures pour 27 logements. Les locataires ont emménagé le 1er avril 2026 ; les premiers retours évoquent simplicité d’usage et confort au rendez-vous.
Ce que cette double histoire démontre, au fond : le passif biosourcé tient ses promesses dans la durée, et une équipe qui capitalise sur son expérience progresse sans renoncer à ses ambitions.
Trois ans de données réelles, capteur par capteur
Romain Claret (Plan 9) a présenté la rénovation EnerPHit de quatre bâtiments quasi identiques de l’IUT du Montet, à Villers-lès-Nancy, pour l’Université de Lorraine. L’intérêt de cette intervention : des bâtiments instrumentés, des consommations suivies pendant deux ans après travaux, avec une instrumentation maintenue depuis.
Les chiffres mesurés entre 2023 et 2025 sont précis et parfois inattendus. Le bâtiment Génie Mécanique affiche une consommation de chauffage moyenne de 15 kWh/m², le bâtiment Génie Biologie 28,3 kWh/m², avec des variations corrigées selon les degrés-jours unifiés (DJU) de chaque année. Le bâtiment Génie Civil, qui héberge une restauration collective au rez-de-chaussée, affiche logiquement une consommation électrique plus élevée, tirée par les équipements de cuisine.
Une donnée a particulièrement marqué la salle : la comparaison du taux de CO₂ et de la température d’une même salle entre janvier 2024 et janvier 2025, avec la centrale de traitement d’air en fonctionnement la première année, à l’arrêt la seconde suite à une maintenance prolongée. L’écart est net — et rappelle une évidence trop souvent oubliée : dans un bâtiment passif très étanche, la ventilation n’est pas un accessoire, c’est le système.
La Belgique a tranché — il y a dix ans
Bruno Georges (Otéis) a proposé l’angle le plus politique du Congrès : un parallèle avec la région bruxelloise, où le niveau passif est devenu la référence réglementaire en 2015, sous l’appellation PEB Passif 2015. Résultat : il n’y a presque plus de certifications Passivhaus volontaires en Belgique — parce que le standard est devenu la norme de fait pour tout le résidentiel.
Les fondamentaux restent ceux du PHI — 15 kWh/m² de besoins de chauffage, étanchéité à l’air à 0,6 vol/h sous n50 — mais leur généralisation a transformé la culture professionnelle. Triple vitrage, attention systématique aux ponts thermiques (« nœuds constructifs »), ventilation double flux : ce qui relevait de l’exception française est devenu, en Belgique, une routine de chantier. Interrogés sur leurs pratiques spécifiques en matière d’étanchéité à l’air, des confrères belges de Louvain-la-Neuve ont été surpris par la question — pour eux, c’est simplement « normal », les tests étant là pour le confirmer.
Bruno Georges a posé un constat sans détour : les obstacles à la généralisation du passif en France ne sont pas techniques. Le surcoût réel, chiffré sur l’exemple d’un EHPAD en Bretagne, atteint +6,7 % pour un niveau Passiv BaSE en phase de rattrapage — donc non optimisé dès l’origine. Ce qui manque, c’est un changement culturel porté par une décision politique, comme la Belgique l’a fait il y a dix ans. L’intervention s’est conclue sur l’exemple d’une opération de 49 logements à Forest, près de Bruxelles, conçue par Matriciel by Oteis.
Un EHPAD qui a changé de standard en cours de route
Bruno Georges et Rémi Trivellato (Otéis) ont enchaîné avec un cas concret et rare : un projet qui change d’ambition énergétique en phase APD, après le concours.
L’EHPAD de la résidence de l’Yze, à Corps-Nuds en Bretagne (88 lits), avait été conçu au départ pour anticiper la RE2020, niveau E3C1. Challengée par la maîtrise d’ouvrage et son AMO, l’équipe de conception — Maurer & Gilbert Architectes, Oteis, avec l’accompagnement de PROPASSIF et d’AVIZE — a fait évoluer le projet vers une certification Passivhaus, sans pouvoir revenir sur la volumétrie déjà figée.
Le niveau « Passif Classique » s’est révélé hors d’atteinte, mais le niveau « Bâtiment Sobre en Énergie » (BaSE), avec dérogation PHI pour les usages spécifiques d’un EHPAD, a été validé. Renforcement de l’isolation, passage en triple vitrage, amélioration des ponts thermiques et de l’étanchéité à l’air, remplacement des CTA simple flux par du double flux, récupération d’énergie sur les groupes froids de cuisine : la liste des ajustements donne une idée du travail accompli en cours de conception. La plus-value de travaux, en phase APD, était estimée à +7 % et 145 € HT par m² de surface de plancher.
Fait notable : l’appel d’offres intégrait des exigences de qualification (A-CEPH, PRAXIBAT parois opaques) pour les entreprises de gros œuvre, d’enveloppe et de fluides — la plupart bretonnes et non qualifiées au moment de répondre. Plusieurs se sont formées pendant la préparation de chantier, contribuant à structurer un savoir-faire local autour de la performance énergétique. Une retombée territoriale concrète du standard passif, au-delà du seul bâtiment.
Le collège qui tient ses promesses, deux ans après
Marie Grundisch Beutin est revenue sur scène pour un retour d’expérience attendu : le Collège Desroches Noblecourt, à Villeneuve-le-Roi, dans le Val-de-Marne, dont la première année d’exploitation avait été présentée à Passibat’ 2025.
Deux ans après la livraison de 2023, le bilan énergétique confirme la tendance amorcée : là où la première année affichait un léger dépassement des engagements (+3 %), le gain réel sur la seconde année atteint environ 6 % par rapport à l’engagement initial, soit 8 kWhEF/m² par an. La consommation globale s’établit à 111,7 kWhEP/m² par an — 7 % en dessous du seuil passif, et 3 % sous l’estimation de fin de conception.
Au-delà des chiffres, la conférence a souligné l’importance d’une phase de rodage bien gérée — la première année d’exploitation a permis de corriger des réglages et des non-conformités d’équipements qui, une fois résolus, ont confirmé la justesse des calculs PHPP réalisés en amont. Un retour d’usagers satisfaits, un bâtiment jugé confortable : pour un établissement scolaire public, c’est exactement le type de preuve qui peut convaincre d’autres collectivités de franchir le pas.
Les crèches et les écoles : le passif à l'épreuve du quotidien
L’après-midi s’est largement recentrée sur les équipements scolaires et petite enfance, terrain de déploiement particulièrement actif du standard passif aujourd’hui en France.
Patrice Barrier (Ville de Taissy), Vincent Delsinne (Delsinne Architecte), Emmanuel Fleury (Ville de Charleville-Mézières) et Christophe Ghillebaert (Energélio) ont partagé les retours croisés de deux crèches passives, dans des contextes municipaux différents : une mise en perspective précieuse pour des collectivités qui hésitent encore à franchir le pas.
Un an d'exploitation : premiers enseignements
Rémy Beccat et Maévane Deprez (Amoès), aux côtés de Romain Fevre (EPCO Énergies), ont présenté le retour d’expérience après une première année d’exploitation du groupe scolaire Louise Michel à Annemasse, un cas récent qui vient enrichir la base de données comparatives sur les écoles passives en France.
Une matinée aussi marquée par les rénovations
Entre les interventions individuelles, le Congrès a aussi fait place au débat collectif. La table ronde de 11h40, « Rénovation et stratégie passive : parcours croisés de deux maîtres d’ouvrage », a réuni Antoine Pagnoux, Marc Beaure d’Augères (Saint-Brieuc Agglomération), Thomas Primault (Hinoki) et Vincent Pierré — confrontant les expériences de deux collectivités engagées dans des stratégies de rénovation passive à grande échelle, avec leurs réussites et leurs points de friction.
La qualité de l'air au cœur des écoles passives
La journée s’est conclue sur la table ronde « QAI en milieu scolaire : respirer n’est pas une option », réunissant Nicolas Blondet (Zendher), Jean-Philippe Donze (Mil Lieux) et Julien Rivat (Atelier d’Architecture Rivat). Une heure entière consacrée à un sujet trop souvent secondaire dans la conception des écoles classiques : la qualité de l’air intérieur — directement liée, dans une école passive, à la conception et au pilotage de la ventilation double flux.
Ce qu'on retient
Le Congrès Passibat’ 2026 confirme une chose : le secteur ne manque plus de preuves. Des données mesurées sur trois ans à l’IUT du Montet, dix ans de charges à 15 € par mois dans les Vosges, deux ans de bilans corrigés au Collège Desroches Noblecourt, dix ans de recul réglementaire en Belgique. Ce ne sont plus des promesses, ce sont des résultats.
Ce qui reste à construire, comme l’a souligné Bruno Georges, c’est moins une question technique qu’une question de volonté collective : celle de faire du standard passif une pratique courante plutôt qu’une exception remarquée.
Téléchargez L’Essentiel du Congrès Passibat’ 2026 qui détaille l’intégralité de ces interventions.



